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Une dynastie à l’origine des forges

Une dynastie à l’origine des forges

I – Quand les fourneaux se dressaient aux abords étangs

A l’image des quatre éléments naturels distingués par les Anciens comme constitutifs de tout, l’histoire éco­nomique et sociale de notre région est intimement liée au développement de deux puis trois industries : le verre, le fer et le textile.

Chacune d’entre elles a si bien prospéré que les marques laissées dans le paysage sont encore visibles ac­tuellement. Leur essor n’est pas le fait du hasard, mais la réunion de plusieurs facteurs déterminants à une même époque : l’eau et le bois pour la métallurgie ; les forêts pour le verre ; un climat humide pour le textile.

De ces trois industries, le fer est l’une des plus anciennes (1). Un étang et un moulin fournissaient la force motrice des forges. Le nombre des pièces d’eau dans la région et l’abondance des forêts alen­tours expliquent d’ailleurs en partie le développement formi­dable de ces industries il y a plusieurs siècles. Le minerai était quant à lui soit directe­ment importé de Belgique, soit extrait sur place.

Un ouvrage publié en 1929 par l’abbé Emile Trelcat nous donne de précieux rensei­gnements sur cette activité, bien que le propos de l’auteur ne soit pas à proprement parler la métallurgie mais plutôt la biographie d’une famille — on dirait actuellement une « dynas­tie » — qui est à l’origine de bon nombre de fourneaux dans la région. Que ce soit en effet Milourd, la Neuve-Forge, la Galoperie, la Lobiette à Anor ; Grattepierre et Sougland à Saint-Michel ; le Pas-Bayard à Hirson ; la Censé de Sailly à Watigny ; la forge Philippe à Signy-le-Petit… et bien d’autres encore, tous ces établissements doivent à un moment donné de leur histoire leur prospérité à une même famille, les Despret qui, du XVIéme  siècle jusqu’à la fin XIXéme, tiraient for­tune et privilèges de leur condi­tion de « maîtres des forges ».

Les premières forges au XIIéme siècle : des moines !

A l’image des maîtres-ver­riers, les fondateurs des forges jouissaient sous l’ancien régime des droits et devoirs réservés d’ordinaire à la noblesse : le port de l’épée bien sûr, mais aussi la faculté d’exercer les deux métiers de concert après autorisation royale. C’est ainsi que les Despret, maîtres des forges pendant plusieurs géné­rations ont été maîtres-verriers en Lorraine.     Dans notre région, la famille Despret apparaît pour la première fois à Wallers-en-Fagne en 1512 sous les traits de Nicolas, maîtres des forges, «  au sujet des concessions de cours d’eau et des forges à Anor lui appartenant… »

Cette industrie existait-elle auparavant ? Certainement. Ainsi à Watigny, la cense de Sailly a été édifiée par une communauté moniale qui s’est retirée en forêt au XIIéme siècle. Les moines, ceux-là même qui creusèrent beaucoup d’étangs dans la région, en vinrent tout naturellement à battre le fer pour leurs propres besoins. D’autant plus facilement que le minerai abondait ainsi que les forêts, combustibles de choix pour alimenter les fours.

Difficile cependant de situer exactement l’origine de la pre­mière forge. « La vieille forge » apparaît dans les archives à Anor en 1100. En 1440, elle fut cédée par le prince de Chimay, seigneur d’Anor à un dénommé Lescayer. Dans l’Aisne, le premier établisse­ment « industriel » remonte à la même date (cense Noire ou de Sailly). Par la suite, d’autres usines s’établiront surtout au XVIéme siècle, époque probable du réel démarrage de la métallur­gie dans la région.

2000 ouvriers au XVIéme siècle

C’est en effet en 1512 que l’on trouve un Despret, propriétaire d’une forge à Anor. En 1519, Charles de Croy, prince de Chimay, autorisait par let­tres patentes la construction d’un haut-fourneau à Fourmies, au lieu-dit « La Fontaine-Couret ». A cet établissement, vinrent peu à peu s’ajouter comme annexes d’autres forges pour la fabrication des fers à Pont-de-Sains, Glageon, Felleries, Sars (poteries), Anor, Chimay… Dans la contrée selon l’abbé Trelcat, on comptait 14 fourneaux à cette épo­que et chacun occupait 100 à 150 ouvriers. Soit environ 2.000 personnes…

Momignies possédait en 1577 une usine dans le bois de Thiérache, puis à la fontaine de Bourges en 1589. De même à Macquenoise en 1587, avec les « forges de Comonont ». Chimay en 1586 possédait ta « forge de Monbliart », le « fourneau du Moulinau », la « forge de

Bardompret ». Ainsi qu’à Wallers et Trélon en 1575…

Ces premiers établissements souvent de petite taille ont beaucoup souffert par la suite des guerres et du passage des troupes armées.

La consommation de ces hauts-fourneaux, nous dit l’abbé Trelcat, était d’environ 20.000 cordes, soit 60.000 stères. Les forges quant à elles nécessi­taient entre 6 et 9.000 stères. La production totale oscillait alors entre 2 et 3.000 tonnes. Mais étant donné les moyens d’extraction du minerai souvent rudimentaires, les maîtres des forges prennent très vite l’habi­tude d’en importer de Belgique. Et ce, malgré la présence de plusieurs mines dans la région (Glageon, Féron et Fourmies).

Concurrence et déclin

Devant ce commerce entre les deux pays, les concessions minières tentent de réagir au­près des autorités royales. Les droits de douane en effet ne frappaient pas encore ces ma­tériaux. Mais ils devront atten­dre 1750 pour voir enfin la cir­culation des marchandises entre les deux pays lourdement taxée.

Le minerai extrait dans la ré­gion était de deux sortes : rouge et jaune. Le rendement des mines rouges était bon, mais la fonte dure et cassante. L’extraction était d’ailleurs une opération difficile en raison de l’eau et du schiste.

A ces difficultés s’ajoute une qualité moindre. Le minerai belge était en effet nettement supérieur. En assujettissant la « gueuse » (matière première) étrangère à des droits et taxes onéreux, les coûts de produc­tion renchérissent. La concur­rence des deux côtés de la frontière est renforcée. Beau­coup de forges ne s’en relève­ront pas.

(1) L’industrie du verre est certainement beaucoup plus ancienne. Des fouilles à Macquenoise ont en effet permis de découvrir des pièces de verrerie soufflée datant du 11éme siècle !

II. Quand Anor était la capitale métallurgique du Hainaut

S’il est difficile de dater précisément le début de la métallurgie dans la région (XIIéme siècle environ à Watigny et Anor), l’essor de cette industrie se produit au XVIéme siè­cle simultanément dans plusieurs villes ou villages : Anor bien sûr, mais aussi Macquenoise, Chimay, Fourmies, Hirson, Watigny. Signy-le-Petit… Après un début artisanal, les premiers établissements se développent sous la forme d’industries concurrentes aux abords des étangs et des forêts, deux éléments nécessaires, on l’a vu, à leur pros­périté.

Anor mérite pourtant un cha­pitre particulier. D’une part parce que ses nombreux étangs (Milourd, Lobiette, Neuve-Forge, Galoperie) voient pros­pérer autant de forges et hauts fourneaux, ce qui en fait la commune la plus densément peuplée de friches industrielles actuellement. D’autre part, parce que cette industrie a longtemps fait la prospérité et le renom de la commune. No­tre siècle n’y échappe pas et les actuelles Aciéries et Forges d’Anor, même si elles ont quitté les étangs et les forêts pour le chemin de fer et l’élec­tricité, découlent en droite ligne des anciennes forges et de cette vieille tradition indus­trielle.

Anor, capitale du Hainaut

Pour toutes ces raisons, Anor, capitale de l’industrie métallurgique dans le Hainaut, voit donc, au fil des siècles, se développer   cette   prospère   industrie. Dans sa biographie sur la famille Despret l’abbé Trelcat nous décrit Anor au XVIéme siècle. La commune de 2.205 ha possédait alors trois fortifications :

—  le château dit « La Forteres­se », près du grand étang. Bâti par Nicolas, seigneur d’Avesnes au XIIéme siècle, il affectait la forme carrée et était flanqué de neuf tours dont une à chacun des an­gles… Après plusieurs péri­péties guerrières, le château fut détruit au XVIIIéme siècle;

—  le château-fort de « la Lo­biette » existait déjà au XVIéme siècle… Lui aussi a souffert des conflits permanents à une certaine époque de l’histoire pour être entière­ment rasé en 1651 par Carnel, commandant de la place-forte d’Hirson;

—  le château de « Neuve-For­ge » construit en 1570 comp­tait quatre tours comme ce­lui de « la Lobiette »… Assiégé à plusieurs reprises tour à tour par les Ligueurs, puis les Royalistes, le châ­teau se trouvait totalement ruiné à la fin du règne de Louis XIV.

Trois places-fortes dans une même commune, cela témoigne d’une réelle prospérité. Pour preuve à la même époque, la présence, selon l’abbé Trelcat, de cinq forges à battre le fer et trois makas (3) :

—  La forge d’Anor ou vieille forge située sur l’étang du même nom. Construite en 1100, l’usine fut cédée en 1440 par le prince de Chimay, seigneur d’Anor à un dénommé Lescover.

—  La forge de Milourd située au milieu du bois sur l’étang du même nom. Elle date de 1743.

—  La forge dite « Maka », située dans le hameau de Milourd, près de la forêt de Saint-Michel.

—  La Neuve-Forge sur l’étang du même nom, près de la forêt de Saint-Michel. Très ancienne, elle fut bâtie en 1570 sur les ruines d’une autre qui existait en 1520.

—  La forge de la Lobiette, en­tre les forêts de Thiérache et de Chimay. Sa fondation remonte au XVIéme siècle.

—  La forge de la Galoperie contre la forêt dite « Haie d’Anor ». Cet établissement a été construit   à  la  place d’un fourneau pendant le XVIIIéme siècle…

Neuve-Forge et Lobiette

L’origine de ces nombreux établissements industriels re­monte à la construction d’un moulin sur la rivière d’Anor. Les usines tiraient alors leur force motrice des eaux des étangs sur lesquels elles étaient édi­fiées.

Le moulin établi au-dessous de la forteresse d’Anor fut in­cendié en 1554 et remplacé, six ans plus tard, par une forge. « La Neuve-Forge » est alors exploitée par Jacques Ma­rin, puis par sa veuve, Isabeau Le Molnier.

L’établissement prospéra une centaine d’années avant d’être ravagé par les guerres. Un dé­nommé Pierre Polchet cessa donc l’exploitation en 1691 pour la reprendre en 1695 lors­que les esprits se furent calmés. Elle passa ensuite suc­cessivement dans les mains de la famille Polchet, puis Despret avant de disparaître à la fin du XVIIIéme siècle. Une scierie s’y im­planta encore quelque temps.

La Lobiette (petite Lobbe), usine également très ancienne était assise sur l’étang du même nom. Au début du XVIéme, elle était exploitée par Nicolas Le Molnier, puis par son fils Jean en 1559. Mais en raison des perpétuelles guerres et ra­pines des deux côtés de la frontière, l’établissement resta toujours d’une taille petite (deux maisons en fait). Un siè­cle plus tard, l’usine est dévas­tée et brûlée comme la Neuve-Forge et Milourd. Et ce n’est qu’au XVIIIéme que le sieur Machelart de Trélon la racheta pour l’exploiter à son compte.

La Lobiette devint ensuite une annexe des usines Des­pret : «La Société des forges de Milourd » où se fabriquaient des outils artisanaux. L’usine continua de fonctionner comme telle avant d’être transformée en scierie en 1914.

Un certain Jean Galopin…

Avant d’être renommée pour son parc de jeux, la Galoperie était, au XVIéme siècle, le fief de Jean Galopin, marchand à Mons qui acheta cette terre en 1564 au seigneur d’Avesnes pour y construire une forge. Même scénario que précédem­ment : l’usine se développe quelques années avant d’être ruinée par faits de guerre (1596 et 1598). Jehan Le Molnier se porte acquéreur de l’usine au début du XVIIéme siècle et rem­place la forge par un haut four­neau.

Celui-ci change plusieurs fois de mains avant d’atterrir dans l’escarcelle de Jean Despret qui le cède, à son tour, en 1728 au sieur Ducarne d’Hirson.

L’usine revient ensuite à sa destination première en 1754 lors de son rachat par les Des­pret de Trélon. D’autres pro­priétaires se succèdent ensuite à la tête de l’usine avant que celle-ci soit remplacée par un peignage, puis une filature. En 1984, deux usines qui fabri­quent des objets en matière plastique s’y côtoient. Quatre siècles d’histoire entre ses murs : un destin peu banal…

Les bâtiments que nous voyons actuellement, au bas de l’étang, témoignent de l’intense activité qui s’y déployait. Aux temps de leur splendeur, les forges s’étendaient en effet sur 62 ha et comprenaient plu­sieurs magasins, des halles, dé­pendances, logements ouvriers ainsi que des bois et des prés.

Milourd et Maka

En 1743, Jean-François Des­pret obtient, après de nom­breuses démarches, l’autorisa­tion royale, d’établir une nouvelle forge à l’emplacement de l’ancienne. La construction d’une usine ne soulevait aupa­ravant aucune difficulté. Mais dans un arrêté pris en 1723, le roi se réserve le droit d’accor­der l’autorisation de construire des usines, sous peine de dé­molition des bâtiments et confiscation des biens.

L’installation d’une forge à Milourd marque alors le point de départ du développement de l’industrie du fer dans la famille Despret. Celle-ci  restera  propriété familiale jusqu’en 1820 et le redeviendra en 1825. « La Société anonyme des Forges de Milourd » sera ensuite ex­ploitée jusqu’en 1955.

Près des forges se dressait un maka au lieu-dit « Les Crayaux de Milourd ». Elle renfer­mait deux feux d’affinage, une chaufferie, deux marteaux et une halle â charbon.

 (3)  maka : petite forge à battre le fer ou martinet.

III. — Quand les obstacles se dressent devant les maîtres des forges…

Si l’industrie métallurgique s’est particulièrement dé­veloppée dans le Nord, à Anor notamment, les forges et hauts-fourneaux ont également prospéré dans cette ré­gion que l’on appelle le Hainaut et qui comprend des villes en Belgique (Macquenoise, Chimay), dans l’Aisne (Watigny. Saint-Michel, Hirson) et les Ardennes (Signy-le-Petit, la Neuville-aux-Joutes). Les forêts et étangs du Hai­naut étaient en effet assez nombreux pour permettre cette extension géographique.  Il suffit d’ailleurs de consulter une carte d’état-major pour constater que les lieux-dits, synonymes de ces anciennes industries, foison­nent dans un rayon de 60 km.

La densité d’usines dans la région n’était d’ailleurs pas sans poser de problèmes. On le verra plus loin lors de la bataille juridique qui a opposé les forges de Sougland et du Pas-Bayard. Mais en général, la concurrence était limitée du fait de la concentration de plusieurs usines aux mains des mêmes familles. Il reste cependant que les maîtres des forges n’avaient pas tout le pouvoir comme le montre l’épisode malheureux de la ferblanterie de La Capelle.

Voici donc le troisième volet de l’histoire des forges dans la région et plus particulièrement dans l’Aisne.

A Watigny, la forge de Sailly ne laisse plus voir que quelques ruines au milieu des pousses de sapin. Seul, « le Gland » ser­pente en contrebas, indifférent devant ce qui fut la plus vieille forge de la région.

C’est en effet au XIIéme siècle que des moines de l’abbaye de Foigny s’y retirent puis cons­truisent une ferme appelée « Cense noire ». Cette ferme devient si importante et son exploitation si étendue que les moines se trouvent dans la né­cessité de bâtir d’autres exploi­tations agricoles dans d’autres lieux-dits : la Cloperie, la Fosse-aux-Loups, la Malgarnie…

Puis, tout naturellement, pro­fitant des forêts aux alentours, les moines décident de cons­truire une forge dans le do­maine de la Cloperie. Mais pour cela, ils creusent un vaste étang de 26 ha !  Les forges comprendront ensuite deux mar­teaux, des halles à charbon et un fourneau. Nous sommes en 1300, l’une des premières forges est née ! D’autres sui­vront comme la cense de la Forge et la cense de Sailly (2).

« Le fourneau, nous dit l’abbé Trelcat construit au-dessous de la cheminée de l’étang sous le même toit que la forge lui fournissait   la   matière,   c’est-à-dire les gueuses des mines de fer du territoire de Watigny pour y être affinées… »

Malheureusement   en    1420, de fortes pluies grossissent les flots de l’étang qui se déverse dans la vallée et ruine plusieurs maisons. La forge et le four­neau sont donc arrêtés. Aussi pour continuer l’exploitation des forêts, les moines en viennent à construire deux verreries : le four des Moines et le four Hennequin.

A peine remises en état, les forges sont à nouveau ruinées lors des guerres de Louis XI. Mais peu de temps après, le monastère de Foigny doit s’en séparer et les vend à Nicolas de Liège qui, à son tour, les lè­gue à son épouse, Marguerite de Sailly : d’où le nom de Cense de Sailly.

Un château détruit

La tranquillité ne devait pas être de longue durée. En 1618, une nouvelle crue fait une brè­che dans la chaussée, rava­geant les forges et le fourneau ainsi qu’Hirson et les alentours. Jacques de Marolles qui avait entre-temps hérité du domaine rétablit la forge en 1626. Celle-ci ne fonctionnera réellement que vingt ans plus tard, sous la houlette de Gilles Gerbaut, maître des forges. C’est lui également, à la même époque, qui fit construire un château à proximité de la forge. Cette maison forte, flanquée de qua­tre tourelles, était entourée de fossés et encadrée de bois. La première pierre fut posée en 1622 par Jean-Baptiste Mornat, abbé de Saint-Michel. Elle était terminée deux ans plus tard et jetée bas deux siècles après par la famille Despret qui avait quitté Watigny pour Hir­son. Son entretien représentait une charge très lourde. Du châ­teau, il n’en reste rien actuelle­ment.

La famille Gerbaut cède la forge et le château à la famille Despret en 1723. L’usine fonc­tionne encore comme telle jus­qu’en 1872, date à laquelle on la transforme en scierie. Elle devient ensuite une fabrique d’allumettes, puis une tonnelle­rie mécanique avant de se transformer en une fabrique de limes.

15 forges au XIXéme siècle

Watigny ne fut pas la seule commune à abriter une forge. Sougland, un lieu-dit à Saint-Michel a connu également une histoire curieuse, notamment au XIXéme siècle lorsqu’elle était en conflit direct avec l’usine du Pas-Bayard à Hirson.

L’origine de Sougland est in­timement liée à l’histoire de l’abbaye. L’usine fut construite en 1543 sous l’impulsion de l’abbé Charpentier. Elle passe ensuite en de multiples mains jusqu’à la Révolution où elle se trouve en partie anéantie. Au­guste Barrachin, devenu ensuite propriétaire des lieux, en 1816, projette de relever les forges et en fait la demande à la Préfec­ture. Celle-ci, selon la loi, or­donne une enquête et consulte le maître des forges voisin, François Despret au Pas-Bayard.

Celui-ci s’y oppose pour plu­sieurs raisons. Tout d’abord à cause du nombre élevé, à cette époque, d’usines dans la région (13 dans le Nord et 2 dans l’Aisne) ; d’où un risque, selon lui, de pénurie de main d’œuvre. Ensuite parce que celles-ci ne pourront fonctionner toutes ensemble.    Les forges s’approvi­sionnaient en gueuses impor­tées de Belgique et lourdement taxées. Si la demande est trop forte, le prix de la matière pre­mière déjà élevé va encore augmenter, ce qui aura pour conséquence de diminuer la compétitivité des usines de Thiérache. Enfin, dernier argu­ment : l’usine de Sougland sera en concurrence directe avec celle du Pas-Bayard.

Mais la préfecture passera outre son avis. Aussi pour éli­miner un concurrent trop gê­nant, François Despret lui ra­chète la forge un an plus tard (1817)… pour la revendre trois ans après !

Les forges  de Sougland  ont tout de même continué leur activité  et fonctionnent  toujours, Actuellement.

La Cense de Grattepierre

L’usine de Grattepierre tou­jours à Saint-Michel était ac­tionnée par un étang de 6 ha, alimenté par les eaux de la Wartoise. Adossée à la forge se trouvait la cense composée de plusieurs bâtiments.

L’abbé Trelcat trouve trace d’un propriétaire en 1722 sous les traits de Vincent Millot d’Hirson. La forge passera en­suite dans les mains de la fa­mille Despret. Vers 1850 toute­fois, à cause de la distance et des difficultés de transport, d’un outillage ou du matériel usagé, la ferme et la forge fu­rent abandonnées et l’étang mis à sec…

Autre établissement qui nous intéresse : le Pas-Bayard à Hir­son dont l’origine est plus ré­cente (XVIIéme siècle probable­ment). Incendiée en 1689, elle sera rachetée par François Des­pret, maire de Chimay, en vue d’y rétablir une usine. Celle-ci se composait d’une fonderie, deux laminoirs et un martinet. Par la suite, il voulut y établir une fabrique de fer blanc. Un projet qui ne fut pas mis à exécution à Hirson en raison de la proximité de la frontière.

Valse-hésitation et conflits économiques

Le fer blanc était à cette époque entièrement importé d’Angleterre. Voyant-là une op­portunité, François Despret soumet donc un projet à l’ad­ministration. Le préfet trouve l’idée excellente et lui donne son feu vert. Mais les doua­niers ne l’entendent pas de cette oreille et s’y opposent par crainte de fraude entre les deux pays. Malheureusement, ce refus survient longtemps après l’accord du préfet. Les travaux d’aménagement ont déjà commencé à Hirson, en vain. Et ce, malgré de multiples réclamations de sa part et considérations sur « les bien­faits de son industrie ».  Il  faut dire qu’à l’époque, les trois usines Despret fournissaient du travail à 4.000 ouvriers !

Ce projet se réalisera tout de même mais à La Capelle. L’éloignement entre la ferblan­terie et les forges du Pas-Bayard ne lui faciliteront pas les choses.

La valse-hésitation de l’admi­nistration aura cependant anni­hilé, en partie, les efforts de re­conquête du marché intérieur. C’est tout au moins l’avis de l’abbé Trelcat qui, dans son épilogue, condamne durement cette attitude : « Et si au lieu d’être intransigeant à l’égard de François Despret, si au lieu de le forcer à fermer sa ferblanterie du Pas-Bayard par crainte de fraude, parce qu’après la débâcle de Napo­léon, cette usine était trop proche de la frontière. Si, di­sons-nous, au lieu de se mon­trer intraitable, l’Etat, repré­senté par le directeur général des douanes royales, était en­tré en combinaison avec le Sieur Despret « qui avait à sa disposition le moyen de fabri­quer du fer blanc pour rivali­ser celui anglais… qui connaissait le procédé pour fabriquer comme eux », peut-être aujourd’hui, ne serions-nous plus tributaires de cette nation.

En effet après plus d’un siè­cle écoulé depuis ce refus, nous sommes soumis à l’im­portation, et nos boîtes- à conserves et les bibelots, jouets d’enfants, nous viennent de l’Angleterre.

(2) « La cense de Sailly » à Watigny abrite toujours une ferme.

IV – Maître des forges, de père en fils…

Le Nord, l’Aisne, les Ardennes, autant de lieux qui ont vu prospérer forges et hauts-four­neaux, à l’origine de l’industrie métallurgique. Après nous être intéressés aux racines de son essor et avoir détaillé les principales usines de notre région grâce à l’ouvrage de l’abbé Trelcat (2), nous allons clore cette série par un der­nier regard sur cette famille qui a laissé ses traces dans presque toutes les usines de la ré­gion. Il n’est pas en effet un établissement indus­triel qui à un moment donné de son histoire ne doive sa prospérité à celle des maîtres des forges.

« Je verdoie… »

L’origine de cette famille, même si elle ne se perd pas dans la nuit des temps, re­monte selon son biographe au XVIéme siècle. Plus exactement en 1512, où l’on trouve trace de « concessions et cours d’eau à Anor lui appartenant ».

A côté de son nom, sa de­vise « je verdoie » signifie selon l’auteur : « des près qui ver­doient… de l’arbre planté proche, le courant des eaux qui verdoie… Telle est l’usine de Milourd plan­tée sur les rives de la rivière d’Anor qui prospère ou verdoie depuis des siècles ».

Cette devise se rapporte donc à leur condition de maître des forges qui n’est pas sans rappeler celle des maîtres-ver­riers : une certaine noblesse, le port, de l’épée… des préroga­tives et devoirs qui les distin­guent des autres corps de mé­tiers.

Maîtres des forges dans le Hainaut, les Despret sont aussi à l’origine de plusieurs verreries en Lorraine. Dans le Nord, cette famille a aussi exploité la compagnie des glaces et verres spéciaux de Boussois, les ma­nufactures de glaces de Jeumont (Hector Despret a d’ail­leurs donné son nom à la rue principale de la ville), de Recquignies… Bref, autant de villes où leurs traces sont encore vi­sibles.

De Watigny à Trélon

L’abbé Trelcat situe son ori­gine au XVIéme siècle à Wallers-en-Fagne, probable berceau de la famille. Nicolas en 1574 était en effet maître des forges à Wallers. Cette usine dont on a depuis perdu les traces sera aux mains de la famille pendant cinq générations, avant que ne démarre réellement la prise de contrôle de plusieurs usines similaires dans la région. Noël Despret, maire de Wallers en 1718 ira en effet s’installer à Watigny où il reprendra la cense de Sailly. Un de ses fils accolera d’ailleurs ce titre à son nom (Albert Despret de Sailly : 1750-1808). Cette branche éta­blie dans l’Aisne dirigera la forge jusqu’en 1834.

Une autre ramification s’ins­tallera à Trélon sous les traits d’Hilaire Despret (1717-1786), maître des forges, « receveur de la terre et marquisat de Tré­lon ». Son fils Louis reprendra ensuite la forge de la Galoperie.

Mais la branche installée en Belgique sera la plus prolifique. Année après année, les Despret de Chimay prendront le contrôle de plusieurs usines à Chimay, Milourd, Anor, Couvin. Ils compteront également plu­sieurs maires ainsi qu’un dé­puté et un général. Bref, une famille célèbre qui exercera à plusieurs moments de l’histoire de multiples responsabilités.

Défendre l’industrie du fer

Arrêtons-nous un instant sur une figure particulière : le géné­ral Victoire Despret (de la Marlière) né à Anor en 1745. En­gagé dans l’armée à 19 ans, il est promu au grade d’officier à l’âge de 21 ans. Il se distingue lors des campagnes de Pologne (1769-1772) notamment à Cracovie. Nommé capitaine puis colonel en 1792, ses glorieux faits d’armes à Valmy accélè­rent son ascension. Il prendra sa retraite avec le grade de gé­néral.

De retour à Trélon, il est nommé président de l’adminis­tration communale par Bona­parte puis élu député en 1805. Il coulera une vie paisible entre Anor et Trélon jusqu’en 1825, date de son décès.

Victoire Despret ne fut pas le seul à embrasser une carrière militaire. Mais la grande majo­rité des membres de cette fa­mille se relayèrent au fil des générations à la tête des forges et hauts-fourneaux. Le rôle de cette « dynastie » on l’a vu, fut important pour la région. Et dans son ouvrage, le biographe ne tarit pas d’éloges sur son compte : «  …cette famille s’est dressée pour protéger et défen­dre énergiquement l’industrie du fer (…) Sans son intervention, la métallurgie se serait peut-être déplacée, et notre région émi­nemment industrielle n’aurait pas connu le développement et l’extension que nous admirons au­jourd’hui. Bref, elle a arrêté la crise de l’industrie du fer, certai­nement, et sa chute peut-être ».

(2). Les descriptions et chronologie historiques sont tirées d’un ouvrage : « La famille Despret», 1512-1929 par l’abbé Emile Trelcat. So­ciété d’études, Lille, 1929.

 

 

B. S. (Voix du Nord du 26 janvier au 5 février  1985)

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